lundi 6 septembre 2010

Fire Walk with Me (1992) David Lynch

"Fire Walk with Me" est sorti en juin 1992, soit un an très exactement après que la série "Twin Peaks" s'achève brusquement sur un cliffhanger : l'identité de l'assassin de Laura Palmer avait été révélée, l'horaire de diffusion avait été mal changé, et Mark Frost et David Lynch étaient trop occupés sur d'autres projets pour s'occuper de la série, dont la qualité déclinait... les producteurs avaient donc fini par tirer la prise.

David Lynch voulait pourtant rester encore un peu à Twin Peaks, et a réalisé cette préquelle racontant les derniers jours de Laura Palmer dans l'espoir que "Twin Peaks" continue sur grand écran : le film étoffe un peu les thèmes de la seconde partie de la série, et devait aussi montrer ce qui se passe après la "fin", la fameuse scène du miroir avec Dale Cooper ; mais Kyle McLachlan voulait se sevrer de l'influence de David Lynch et a refusé de jouer un rôle trop important, et lors du tournage et du montage du film, Lynch a choisi de le recentrer sur Laura Palmer plutôt que sur la ville et ses habitants (ou sur la continuité), coupant ainsi le contenu que les critiques et la plupart des fans attendaient.

Au bout du compte, le film a été mal reçu (et a même été sifflé à Cannes) à cause de ce malentendu, et Twin Peaks a finalement été rayée de la carte. C'est seulement récemment que l'on a commencé à réévaluer le film et à le voir pour ce qu'il est : un aperçu sombre, authentique, terrifiant et touchant de l'enfer traversé par Laura Palmer.

Le film avant la série

"Fire Walk with Me" m'a fait découvrir David Lynch. J'avais déjà vu "Elephant Man", "Dune" et des bouts de "Blue Velvet" (et avait tout aimé), mais aucun n'avait réellement capté mon attention. J'ai pleuré à la fin de "Elephant Man" comme tout le monde, mais je l'ai assez vite oublié.

J'avais entendu parler de "Twin Peaks", de sa bizarrerie, de son aspect culte, etc. mais sa diffusion en France avait été chaotique et je l'ai ratée. J'aimais alors beaucoup ce qui était expérimental (c'est toujours le cas), comme les films de David Cronenberg ou Peter Greenaway, je voulais donc voir cette série un jour ou l'autre. Un soir, j'ai vu que Canal+ passait "Fire Walk with Me"...


... je l'ai donc regardé et enregistré sur cassette vidéo.

La claque

Ce qui m'a le plus marqué au premier abord, c'est la photographie. Elle est somptueuse, pile dans ce que je préfère visuellement, à savoir des images assez saturées et contrastées avec un équilibre de couleurs varié (et non pas de type "monochrome", avec tout baignant dans la même teinte comme il est à la mode depuis l'arrivée du numérique).
L'ambiance années 1950, les plans surréalistes, les éclairages prononcés, cette façon qu'a Lynch de rendre pleines de sens, inquiétantes et mystérieuses les choses les plus banales (ventilateurs, prises de courant), tout ça m'a paru nouveau, unique, formidable.
La structure du film m'a aussi beaucoup surpris, avec son introduction préfigurant les "X-files" (en mieux) en posant un contexte général paranoïaque, puis en resserrant le point de vue sur les sept derniers jours de Laura Palmer. Mais ce que j'ai le plus aimé, et ce qui m'a semblé être le plus significatif dans le film, est l'ambiguïté totale entre sa facette "explication surnaturelle" et sa facette "explication psychologique" (confusion, folie, schizophrénie, déni).


Habituellement, dans un film, quand quelque chose d'impossible survient (un monstre par exemple), on est dans le surnaturel (ou la science-fiction, ce qui est à peu près la même chose de nos jours) ou dans une hallucination, un délire. Pas les deux. Or, tout du long de "Fire Walk with Me" (et, plus tard, de "Lost Highway"), c'est les deux, comme si la folie du personnage principal passait de l'intérieur (sa perception, son esprit) à l'extérieur ; ou (et c'est comme ça que fonctionne "Fire Walk with Me"), comme si les forces intérieures qui tourmentent le héros, parce qu'elles ont été partagées auparavant par d'autres victimes et tortionnaires (le film est sur le cycle de la violence domestique), finissaient par prendre une forme tangible. Après tout, si une même chose est perçue par plusieurs personnes, n'est-ce pas réel ? Même si la chose en question est un mécanisme psychologique, un symbole ?

C'est ce qui a construit les dieux dans les religions polythéistes : des émotions ou caractéristiques humaines, abstraites mais partagées par des gens qui ne se connaissent pas, ont été incarnées en des entités surnaturelles "réelles", avec un dieu de la guerre, de l'amour, de la sagesse, etc. Ici, le panthéon est celui des forces psychologiques manipulant les enfants abusés et leurs bourreaux, un panthéon de peur, de déni, de folie et de délires abstraits.

"Le mal commis par les hommes"

Alors : est-ce que BOB est une entité surnaturelle se nourrissant du désespoir, de la souffrance et de la peur, ayant magiquement investi le corps du père de Laura (qui, la série le suggère fortement, a lui-même été abusé étant adolescent) pour au bout du compte vouloir utiliser Laura comme nouvel hôte ? Ou est-ce que BOB est un personnage que Laura (et peut-être Leland) a créé de toutes pièces parce que la vérité serait sinon insupportable ? Le film adopte clairement le second angle sur son fond : c'est un film sur le viol, l'inceste, et ses conséquences chez les jeunes victimes en formation psychologique. David Lynch lui-même a d'ailleurs dit dans le livre "Lynch on Lynch" que BOB était une abstraction, et BOB est appelé "le mal commis par les hommes" dans la série.

Mais montrer BOB, et d'autres forces psychologiques abstraites, comme étant des êtres réels, capables d'interagir physiquement avec notre monde, change totalement l'impact du film. Si elles étaient montrées comme étant des illusions, avec une alternance convenue entre plan subjectif et plan objectif, nous ne nous sentirions pas autant concernés par ce que traverse Laura Palmer... l'enfer qu'est sa vie, sa peur constante, sa solitude, son désespoir, sa confusion. Nous ne serions pas, comme nous y amène le film, à sa place. Ce procédé consistant à jouer sur les deux tableaux, à nous faire comprendre que quelque chose est subjectif tout en le traitant comme s'il était objectif, est extrêmement efficace, touchant et intelligent.


Cela ne m'a pas gêné de ne pas voir la série en premier. Évidemment, j'ai compris que certains personnages étaient censés être préalablement connus du public, mais leurs apparitions sont mineures, ou leur rôle bien expliqué. En fait, connaître la série s'est en pratique avéré plus être un handicap qu'un avantage : tant de gens ont haï le film parce qu'il ne répondait pas à leur attente... malgré sa noirceur, "Twin Peaks" était une série drôle, absurde, au ton global léger et pince-sans-rire, alors que "Fire Walk with Me" est glauque, effrayant, anxiogène, violent, dur. Mais comment pouvait-il en être autrement compte tenu du sujet ?

Pour moi, "Fire Walk with Me" est un chef-d'œuvre : très beau, intelligent, drôle et divertissant, hypnotique, mystérieux, mais surtout, abordant un sujet difficile avec beaucoup de subtilité et, au bout du compte, de réalisme. En mettant le public au cœur de l'enfer vécu par Laura Palmer et en ne jugeant ni la victime ni le bourreau, David Lynch a choisi de prendre le chemin le plus difficile, et a illustré de façon authentique la réalité derrière la violence psychologique de l'abus domestique.

Et en montrant les gens comme n'étant au final que des marionnettes manipulées par des forces psychologiques semblables à des dieux abstraits, il a illustré de la façon la plus authentique qui soit la condition humaine.

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