mardi 8 février 2011

Raiponce (2010) Disney

Mon Dieu, quelle claque visuelle, technique et artistique !

Je n'ai pas d'hostilité envers l'image de synthèse. J'ai suivi comme je le pouvais les divers salons Imagina dans les années 80/90 ; il y a un certain nombre de longs métrages en images de synthèse que j'apprécie ; et j'aime beaucoup son usage en effet spécial au cinéma, permettant de construire des univers autrement impossibles (si, bien entendu, c'est bien géré, notamment pour ce qui est de la direction d'acteurs).

Cependant, j'ai jusqu'à présent toujours considéré que les effets concrets restaient cruciaux, et que les métrages en images de synthèse n'arrivaient artistiquement pas au quart de la cheville d'un dessin animé comme "Fantasia" ou "Le Voyage de Chihiro". Pixar ne cesse d'être acclamé, mais d'une part je trouve "Dragon" de Dreamworks plus convaincant esthétiquement, et d'autre part les uns comme les autres gardent de toute façon ce côté "jouet en plastique" déplaisant très caractéristique.

Je n'ai pas d'hostilité non plus envers l'effet relief. J'ai été très impressionné par mon expérience avec le relief dans le jeu vidéo grâce à une carte graphique le permettant sur mon PC dans les années 2000 ; et pour ce qui est des films, "Destination Finale 4", en dépit de son ton potache (en l'occurrence bienvenu pour détendre l'atmosphère), m'a semblé très... remuant grâce au relief, amplifiant l'impact de l'horreur, et après avoir revu "Coraline" en DVD, j'ai réalisé à quel point le relief avait pesé dans mon expérience au cinéma.

Pour le reste, cependant, les films que j'ai pu voir en relief ne m'ont pas stupéfait, et j'ai trouvé que l'inconfort des lunettes, les tons plus ternes, le flou et la confusion dans certaines scènes d'action (comme dans "Avatar") étaient tout juste couverts par ce que le relief apportait, et il faut ajouter à cela les films où je ne l'ai tout simplement pas remarqué ("Toy Story 3") et quelques catastrophes comme "Le Choc des Titans" ou ce que Disney appelle "Alice au Pays des Merveilles". Entre cela et le surcoût, il était de plus en plus fréquent que l'annonce qu'un film soit en relief me fasse échapper un grognement.

"Raiponce" n'a absolument aucun de ces défauts.

Magique

J'ignore comment Disney a réussi ce tour de force, mais "Raiponce" est une sorte d'hybride : techniquement, c'est bien un film en images de synthèse, mais avec le rendu, le sens esthétique, la composition, l'animation et l'émotion propres au dessin, tout cela avec le relief, et sans jamais donner l'impression que ses effets sont factices. Je n'aurais jamais cru que ce type d'expérimentation soit viable. Tout dans le film fait incroyablement réel au point qu'on sent qu'on pourrait le toucher en tendant la main, et en même temps, l'impression globale est celle du dessin, du crayonné, du pastel, et donc de l'irréel, de la représentation artistique.


Quand Raiponce, pieds nus, sort enfin de sa tour au bout de 18 ans en glissant en rappel le long de ses cheveux, elle s'arrête brusquement avant de toucher le sol, et un plan nous le montre, ce sol : on en voit chaque détail, chaque brin d'herbe, et tout fait tellement vrai que l'on anticipe physiquement ce qu'elle va ressentir en le foulant pour la première fois. Mais simultanément, notre héroïne, son compagnon de fortune et l'univers dans lequel ils évoluent font clairement partie de la grande tradition des longs métrages Disney, avec un style, une logique et une gestuelle propres aux dessins animés faits main, et un talent et un sens du détail incroyables. Le film nous rappelle "Blanche-Neige" et "La Belle au Bois Dormant", et on se demande comment il peut s'agir là du même producteur ayant récemment commis "La Princesse et la Grenouille", avec ses formes pleines grossières et son incapacité à conserver les proportions de ses personnages.

Cette sensation paradoxale de retour aux sources mêlé de modernité donne le tournis : d'un côté on perçoit les décors et les héros tactilement, le soyeux des cheveux de Raiponce, le rugosité de la peau de son caméléon familier ; et de l'autre, les personnages, le mobilier, les bâtiments, les murs, les plantes, tout donne une impression de crayonné, d'esquisse. Sur le plan du cadrage, des tons, des textures, du flou, du mouvement, on regarde un dessin animé des années 1940/1950, mais malgré tout on sent comme une évidence que l'on pourrait cueillir les fleurs dont Raiponce pare sa coiffure : elles sont juste là.

L'impression ressentie est merveilleuse ; les seules choses que j'ai vues qui s'en approchent sont le concept de "Roger Rabbit" (pas la réalisation), quand Valiant entre dans Toon Town, et dans une certaine mesure "Coraline", qui grâce au relief nous réduit à l'échelle de ses marionnettes animées en stop motion. Dans les deux cas on a l'impression d'entrer dans un univers habituellement inaccessible, que l'on est normalement condamné à regarder à travers une vitre, mais là, BAM, on y est ! Et dans "Raiponce", on y est de façon incomparablement plus marquée et transgressive que dans ces autres films - à ce niveau, ce doit être analogue au choc vécu par les premiers spectateurs de "L'Arrivée d'un train à La Ciotat" des frères Lumière !

Du classique renouvelé

Cette proximité intuitive avec ce que l'on a sous les yeux, le fait que l'on sent l'herbe fraîche sous les pieds nus de Raiponce par empathie, démultiplie l'implication que l'on a dans les personnages ; mais l'écriture aussi les rend plus concrets et nous rapproche d'eux. Là aussi on a un paradoxe : d'un côté "Raiponce" renoue avec les intrigues "premier degré" des grands classiques (il semble que l'on soit enfin débarrassé de l'épouvantable modèle "Aladin" qui consistait à massacrer un conte classique en s'en servant pour caser des blagues anachroniques pour adultes, qui plus est incompréhensibles dix ans plus tard), mais de l'autre, je n'ai jamais autant cru à l'authenticité des personnages dans un Disney.


La "méchante" du film, par exemple, s'inscrit dans la tradition classique : un peu sorcière, un peu belle-mère, elle correspond à un archétype que l'on connaît bien. Pourtant, contrairement à la reine de Blanche-Neige ou à Cruella par exemple, elle nous met un peu mal à l'aise par son ambigüité et son réalisme, on a presque de l'attachement pour elle. Ses motivations sont clairement compréhensibles ; son méfait, même s'il est terrible dans un contexte de vie réelle, paraît bien modeste comparé à la volonté de mettre le cœur d'une jeune fille dans une boîte, ou d'isoler un château entier pendant un siècle dans une forêt de ronces, ou de couper la tête de tous les sujets qui lui déplaisent, ou même de décimer 100 chiots pour s'en faire un manteau.

Elle séquestre Raiponce pour lui soutirer quelque chose, mais elle ne la maltraite pas. Elle est égocentrique, mais elle est prête à marcher plusieurs jours pour lui rapporter de la peinture blanche. Elle a un comportement rabaissant et cannibale avec elle, mais pas tellement plus qu'un certain nombre de mères que l'on peut connaître. Jusqu'à ce que ça tourne mal, on se demande même si elle n'a pas de l'affection pour Raiponce (et il est bien possible qu'elle en ait). Et quand ça tourne mal, les plans qu'elle met au point sont de la manipulation très accessible : pas de magie grandiose ou de métamorphose, juste de l'opportunisme et de la subtilité psychologique, rien que l'on ne voit pas dans la vie de tous les jours. On a une sensation bizarre quand elle rencontre son destin.


Même chose pour l'histoire d'amour. Ce n'est pas la première fois qu'un Disney ne se contente pas de faire arriver un prince à la toute fin, et développe au contraire sa romance au cours du film, mais c'est la première fois que j'ai l'impression de voir deux vraies personnes tomber naturellement amoureuses dans un Disney (ou un film d'animation, honnêtement). Raiponce a beau, au départ, coller au cliché de la princesse blonde et innocente, elle s'étoffe rapidement, son personnage est développé par rapport à des problématiques accessibles (en gros, l'émancipation) et traité sous des tons différents : psychologique, dramatique, romantique, humoristique (la façon dont son conflit intérieur est présenté quand elle sort de sa tour est hilarante), ou sous l'angle de l'action. "Flynn" l'aventurier est traité de la même façon : il commence comme un archétype très efficace, puis tombe le masque et révèle un personnage bien plus complexe et ordinaire, bien plus "réel".

Leur évolution et leurs actions sont toujours sensées, motivées et plausibles, enfin on a des héros qui comprennent vite au lieu d'être des marionnettes sur lesquelles le spectateur a toujours une longueur d'avance. La façon dont ils interagissent est excellente, l'attitude de Raiponce vis-à-vis de Flynn est réaliste et très drôle : d'abord une peur exagérée, puis de la séduction, puis des moments de naïveté entrecoupés de méfiance. D'abord embarrassé puis séduit, Flynn se dévoile après un moment formidable où lui et Raiponce ont pensé mourir ensemble. La façon dont cette expérience brise la glace et les rapproche soudain est très naturelle. La suite s'inscrit dans le paradoxe du film : les scènes romantiques sont très appuyées (et magnifiques, la scène des lampions est superbe et exploite fantastiquement la stéréoscopie, la fin pose des choix dignes de "Roméo et Juliette") mais les personnages et leurs sentiments sonnent juste. Le travail absolument incroyable sur l'animation des visages n'y est d'ailleurs pas pour rien.


Pour de ne rien gâcher, les "animaux/personnages secondaires déjantés" caractéristiques des Disney (et de la plupart des films d'animation occidentaux) ont le bon goût d'être discrets : ils sont muets, avec un anthropomorphisme limité, et sont non intrusifs par rapport à l'intrigue principale et son ton. Le caméléon, Pascal, sert essentiellement à ce que Raiponce parle toute seule au début du film ; le cheval, très drôle, reste un animal puisqu'un de ses ressorts comiques est de le comparer à un chien. Et les chansons, autre caractéristique irritante des Disney, se rapprochent ici de la comédie musicale chorégraphiée et dynamique, et font avancer l'intrigue en exposant de nouveaux éléments avec humour au lieu d'être la "pause gnangnan" habituelle.

Un oxymore qui ressuscite Disney

Rien ne vient donc ternir ce qui est un des films d'animation modernes les plus spectaculaires que j'ai vus. Tant sur le fond que sur la forme, "Raiponce" est une surprise totale, qui réussit à concilier des choses en apparence contradictoires : visuellement proche des premiers longs métrages de Disney alors qu'il est réalisé en images de synthèse et en relief, renouant avec une histoire traditionnelle inspirée des contes mais simultanément mettant en scène des héros et situations sobres, plausibles, concrets et touchants, le film est une réussite inattendue, qui bouleverse le moule récent du film d'animation familial plutôt orienté vers l'anachronisme et le gag nerveux. À la fois fondamentalement classique et résolument moderne et tourné vers l'avenir, c'est le meilleur film de Disney (Pixar compris) depuis bien, bien longtemps.

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