samedi 11 août 2018

Papers, Please (Steam) Lucas Pope

"Papers, Please" est un jeu très spécial : son gameplay n'est en soi ni intéressant ni agréable, ses graphismes sont franchement déprimants, son décor reste toujours le même, il ne présente pas d'histoire à proprement parler, la plupart de ses personnages sont anonymes ou générés aléatoirement et aucun d'entre eux n'est vraiment développé, on doit y jouer sous la menace constante d'un chronomètre, notre liberté d'action y est très limitée...

Et pourtant, le jeu est une réussite puisque tout cela est maîtrisé et délibéré : "Papers, Please" est comme un survival horror, il propose une expérience volontairement déplaisante et oppressante afin de nous sortir de notre zone de confort et ainsi provoquer des émotions et des réflexions inédites et intenses.


Ici, l'idée n'est pas d'affronter des monstres, mais la dure réalité d'un régime autoritaire plus ou moins soviétique, le jeu pastichant l'URSS des années 1980 et en particulier la situation de Berlin divisée entre Berlin Est et Berlin Ouest : on incarne un agent de l'immigration chargé de contrôler les entrées à Grestin Est, située en Arstotzka, alors que Grestin Ouest se trouve en Koléchie, un pays voisin lui aussi autoritaire et sortant d'une longue guerre avec l'Arstotzka.

Le but principal du jeu est d'effectuer le travail que l'on nous demande, à savoir contrôler les papiers des immigrants pour ne laisser entrer que les personnes en règle, tout en gagnant suffisamment d'argent pour faire vivre notre famille : on est payé chaque jour en proportion du nombre de dossiers traités et il faut donc aller très vite, sachant que les erreurs sont punies d'une amende à partir de la troisième dans la même journée. Dans ces conditions, il est vraiment difficile de payer le loyer, le chauffage et la nourriture tous les soirs et ainsi faire en sorte que notre famille reste en bonne santé.

Évidemment, plus on avance dans le jeu, plus les règles deviennent kafkaïennes, plus on a de papiers à traiter, et plus la survie devient difficile. Pour se simplifier la vie, on peut alors tirer parti du second aspect du jeu : exploiter notre marge de manœuvre et choisir de NE PAS suivre les règles, par exemple en laissant passer quelqu'un contre de l'argent, ou en acceptant les liasses de billets offertes par les gardes pour envoyer le maximum de gens en détention (les gardes touchent à chaque fois une prime), etc.


À l'inverse, on pourra faire preuve de grandeur d'âme et laisser passer gratuitement des gens en infraction dont l'histoire nous aura particulièrement ému, bloquer des criminels pourtant en règle, aider une organisation secrète à renverser le régime, etc.
Tous ces choix sont moins évidents et moins tranchés qu'ils en ont l'air, pouvant influencer la fin du jeu (vingt fins disponibles) ainsi que l'obtention de divers succès.

Malgré sa sobriété (ou grâce à celle-ci), "Papers, Please" nous confronte ainsi à des situations très intéressantes, toutes plausibles, profondément humaines et jamais manichéennes, qui nous interrogent sur la compromission dans un régime totalitaire (et ailleurs), montrant qu'un jeu vidéo peut être autre chose qu'un produit qui sert à se détendre et à passer un bon moment.

Aucun commentaire