vendredi 6 juillet 2018

Thomas Was Alone (Steam) Mike Bithell

"Thomas Was Alone" n'est pas un bon jeu, mais c'est un jeu intéressant. Sur son fond ludique, il est assez médiocre : c'est tout simplement une version épurée et peu inspirée de "The Lost Vikings", le jeu de puzzles/plateformes de 1992 où trois vikings aux capacités différentes devaient s'entraider pour progresser. Ici, c'est pareil, mais dans un décor géométrique très basique, avec des rectangles de différentes tailles pour héros (dont certains peuvent sauter plus ou moins haut, flotter sur l'eau, servir de trampoline, etc.), et sans la même richesse ludique puisqu'il y a ici bien moins d'obstacles, de mécaniques et d'actions à notre disposition que dans le petit classique des années 1990.

Le jeu est très simple et ne demande jamais de beaucoup réfléchir : on voit en général tout de suite ce qu'il faut faire, mais le faire est souvent trop long, trop répétitif ou trop laborieux, la faute à des décors trop grands, un level design trop redondant (la même mécanique est souvent utilisée plusieurs fois de suite de la même façon sans que ça ajoute quoi que ce soit), une physique bizarre voire approximative qui rend certains passages contre-intuitifs et agaçants, et des va-et-vient entre les différents rectangles trop fréquents. Le jeu reste globalement plaisant, certains passages sont bons (notamment ceux en coopération avec le rectangle vert pour lequel la gravité est inversée), mais ni l'aspect "plateformes" ni l'aspect "puzzles" du jeu n'a beaucoup d'intérêt, et son aspect "collecte" encore moins (vingt succès dépendent de petits carrés à ramasser dans le décor qui sont juste là pour être là).


En plus de cette médiocrité, le jeu présente des problèmes techniques très gênants (en tout cas dans sa version Steam) : il y a des barres noires en haut et en bas de l'écran même en 16/9 et en plein écran sans que l'on en comprenne la raison, la physique est comme on l'a dit bizarre avec des comportements illogiques et inconstants très crispants, on passe parfois à travers des rectangles ou des plateformes, certaines animations ne se déclenchent pas ou après un délai curieux (à la "mort" d'un rectangle par exemple), le jeu comporte des murs invisibles totalement injustifiés compte tenu du style graphique utilisé, et il y a de fréquents bugs sonores, avec des effets qui démarrent puis s'arrêtent aussitôt ou des transitions musicales qui ne s'effectuent pas correctement (on a alors deux musiques qui jouent simultanément dans une véritable cacophonie, il faut quitter puis relancer le jeu pour que ça s'arrête). En plus de cela, les menus sont peu pratiques et le level design tolère que l'on puisse se retrouver dans des situations ingagnables. Au moment où j'écris, "Thomas Was Alone" est sorti depuis près de six ans, et rien n'a encore été corrigé.

Après ce réquisitoire, vous devez vous demander ce que "Thomas Was Alone" peut bien avoir d'intéressant, et la réponse est que, contrairement à ce que son aspect "rétro" suggère, le jeu repose en fait assez peu sur son gameplay, son véritable intérêt étant sa narration : alors que l'on joue, un conteur parle (avec des sous-titres, mais tout est en Anglais) et détaille les affects, réflexions et états d'âme de nos rectangles face à chaque situation... et ça marche ! Très vite, on s'attache aux "personnages" et on s'inquiète de ce qui va bien pouvoir leur arriver, ce qui est un véritable tour de force compte tenu du cadre ultra minimaliste du jeu.

Alors, l'histoire elle-même n'est ni très profonde ni passionnante en soi, et la narration a elle aussi des défauts (trop de clins d'œil "geek" très pénibles, et le jeu nous prive brutalement des personnages auxquels on s'était attaché vers la fin sans que l'on en voit bien l'intérêt), mais la personnalité de chaque rectangle est extrêmement bien pensée et exposée, et l'expérience devient du coup unique et très prenante. Si en plus on aime réfléchir sur le format du jeu vidéo et sur ses possibilités, le jeu fait figure de véritable petit cas d'école, que je recommande donc si on peut l'acheter à (très) petit prix.

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