dimanche 24 mars 2019

Little Nightmares (Steam) Tarsier Studios

Depuis "Dragon's Lair" (1983), la création d'un jeu ressemblant à un film est un vieux rêve vidéoludique. Pendant trop longtemps, cela a donné des jeux LaserDisc peu convaincants, puis "Another World" (jeu français de 1991, cocorico) a fait évoluer les choses en établissant des principes novateurs repris ultérieurement par "Limbo" entre autres : au lieu de partir d'un film puis essayer d'en faire un jeu, on faisait l'inverse, on partait d'un jeu avec toute son interactivité traditionnelle puis on essayait d'en faire un film, grâce à une réalisation visuelle exemplaire, en se passant d'interface et de menus afin que rien à l'écran ne fasse "jeu vidéo", en évitant autant que possible les situations et les univers trop typés ou artificiels, en intégrant organiquement toute éventuelle cutscene, en narrant son histoire par le biais de l'environnement et de l'action sans utiliser de dialogues, etc. le but étant qu'un spectateur non joueur ait l'impression de voir un véritable film et non un jeu vidéo, alors que le joueur profite de son côté de tout ce que l'on est en droit d'attendre d'un jeu vidéo, le plaisir ressenti en tant que joueur et en tant que spectateur se mêlant harmonieusement.


Pour moi, parmi les jeux que je connais, "Little Nightmares" est de loin celui qui concrétise le mieux ce rêve et ces principes. Son travail artistique, sa réalisation technique, son ambiance, son rythme, ses mouvements de caméra, le naturel et la logique de son action, et surtout sa narration et sa puissance dramatique propulsent à mon avis "Little Nightmares" au niveau de très grands films en stop motion comme "Coraline" de Henry Selick ou "Alice" de Jan Švankmajer : "Little Nightmares" est magnifique, émouvant, angoissant, attachant, prenant, perturbant, avec des scènes qui marquent intensément et restent longtemps en mémoire. Et sur le plan ludique, le jeu parvient à rester captivant tout en esquivant deux dangers contraires : il ne gâche pas son gameplay en étant trop basique, trop facile ou trop téléphoné (solution de facilité dont abusent certains jeux narratifs pour laisser l'histoire prédominer), et il ne gâche pas sa narration en bloquant ou en frustrant excessivement le joueur (un gameplay trop rugueux ou trop chaotique sortirait le joueur de l'univers du jeu, ruinant son plaisir de spectateur) - ici, au lieu de cela, le gameplay et la narration se renforcent et se complètent à la perfection, cumulant les sensations pour une expérience parfois éprouvante.


Car "Little Nightmares" porte bien son nom : il n'est pas gore et est moins explicite que "Limbo" (dont la violence était désamorcée par son rendu en ombres chinoises), mais il nous ramène cependant à nos pires peurs de gosse, nous plongeant dans un univers effectivement cauchemardesque digne des contes de Grimm. Attention, ce jeu n'est pas pour les enfants...

Je recommande donc naturellement "Little Nightmares" : le jeu est court (cinq heures environ), mais il est si réussi et si bien conçu qu'il vaut amplement l'achat même à son prix normal, le prix étant justifié par le travail phénoménal effectué, notamment artistique. Par contre, je ne recommande pas les DLC, qui m'ont beaucoup déçu et qui commettent les erreurs que le jeu principal a su éviter, avec des bugs graphiques, une réalisation décevante (les effets d'eau sont notamment ratés et cassent l'immersion), un gameplay imprécis, linéaire et stéréotypé, etc. pour un contenu de toute façon redondant.

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