vendredi 1 mars 2013

Le Crime de l'Orient-Express (2011) ITV

Quand j'étais adolescent, j'aimais beaucoup les romans d'Agatha Christie : ils étaient faciles à lire, avec de nombreux dialogues, et ils avaient la dimension ludique de la recherche de l'assassin, que je traitais comme un problème de logique à la "Cluedo".
Après en avoir dévoré un certain nombre, cependant, j'ai comme tout le monde réalisé qu'il était plus simple, rapide et fiable d'identifier l'assassin à partir des dynamiques dramatiques de l'histoire ("quelle serait la révélation la plus spectaculaire") plutôt qu'à partir d'indices ou d'éléments de psychologie trompeurs, avant tout mis là pour nous escroquer à la façon d'un tour de bonneteau.
Fatalement, "le moins suspect est forcément le coupable" étant un théorème que je vérifiais systématiquement, et l'intérêt des histoires d'Agatha Christie en elles-mêmes ne me sautant pas aux yeux, je suis alors vite passé d'Hercule Poirot à Sherlock Holmes, ce dernier ayant, il faut le dire, une autre dimension littéraire.

Agatha Christie avait conscience de ce problème, qu'elle a évoqué en introduction d'un de ses romans et fait citer avec autodérision par certains de ses personnages. Mais elle n'a jamais choisi de travailler la profondeur de ses récits pour l'éviter, elle a au contraire renforcé l'artificialité de ses intrigues en exagérant toujours plus l'aspect transgressif de ses révélations : le détective a commis le meurtre ("Le Noël d'Hercule Poirot"), le narrateur a commis le meurtre ("Le Meurtre de Roger Ackroyd"), personne (?) n'a commis le meurtre ("Dix Petits Nègres"), et, donc, tout le monde a commis le meurtre ("Le Crime de L'Orient-Express").

Rendre la solution si extravagante que, même en examinant l'intrigue cyniquement, on ne puisse pas la démêler, c'est un fusil à un coup. Une fois qu'on s'est dit "ça alors" à la fin du "Meurtre de Roger Ackroyd", on peut passer à autre chose ; le relire n'a aucun intérêt, à part, à la rigueur, celui de démonter la supercherie.
Les premières adaptations cinématographiques ou télévisuelles des récits d'Agatha Christie ont acté cet aspect "roman de gare" en renforçant leur deuxième degré, parfois à la limite de la parodie, avec des stars cabotinant à l'extrême qui ont plus l'air de s'amuser à une murder party que de prendre réellement part à un drame : après tout, quand on adapte des romans reposant pour l'essentiel sur leur effet de surprise mais dont à peu près tout le monde connaît déjà le dénouement, que reste-t-il comme ressort dramatique à part jouer sur les clins d'œil, le casting, et l'humour pince-sans-rire ?

Eh bien, plein de choses, nous répond la série "Agatha Christie's Poirot" créée par ITV en 1989.

Un chef-d'œuvre télévisuel

Le génie de "Agatha Christie's Poirot" aura d'abord été, comme c'est souvent le cas, de repartir de zéro et de traiter son sujet avec sérieux. De l'œuvre d'Agatha Christie, plusieurs grandes lignes ont été tirées, qui ont structuré la série et sublimé son matériau initial en transcrivant son potentiel plutôt que sa lettre (au grand dam de certains puristes, il faut le dire).


Tout d'abord, la reconstitution historique, focalisée sur les années trente (en décalant au besoin le contexte de certain récits), est spectaculaire. Les décors, logiquement dominés par l'Art déco dans toute la première moitié de la série, sont somptueux, avec de nombreuses scènes extérieures, un soin extrême apporté aux accessoires et véhicules terrestres et maritimes (contempler toutes ces vieilles guimbardes rutilantes en action est un régal), et des scènes à l'étranger parfaitement convaincantes. La fluidité et le naturel avec lesquels les nombreux décors s'offrent à nous au cours des diverses intrigues permettent d'enfin échapper au cadre artificiel et théâtral ayant étouffé et vidé de leur impact tant d'adaptations des romans de Christie.
Même chose pour les personnages, à commencer par les figurants : au lieu de voir sans cesse les mêmes personnages dans les mêmes décors, on a l'impression d'avoir réellement remonté le temps et de contempler toute l'effervescence de Londres, ou de tel village anglais, ou de telle ville étrangère, ou de telle colonie. Les costumes et coiffures des moindres passants sont parfaits, mais aussi les comportements : les structures sociales, en particulier dans les colonies, sont clairement retranscrites sans fausse gêne ni diabolisation.
L'histoire est également mise en avant dans ses événements les plus marquants, mais aussi ses anecdotes : ainsi, des allusions absentes de l'œuvre originale sont faites à la lutte de l'Irlande pour son indépendance ou à la montée du nazisme en Allemagne, avec des agents anglais collaborant avec cette dernière soit par traumatisme de la boucherie de la première guerre mondiale, soit par peur du communisme qui se développait alors en puissance. Le contexte et les mentalités de l'époque baignent constamment l'action, y compris quand Poirot, en marge d'une de ses enquêtes, joue avec Hastings à la toute première édition du "Monopoly".

Cette débauche de soins et de moyens n'est, évidemment, pas gratuite : la crédibilité et la richesse de l'environnement renforcent l'interprétation magnifique des divers personnages, à commencer par Hercule Poirot lui-même. Ma main tremble au moment de saluer la performance de David Suchet : désormais, l'idée d'un autre acteur jouant Hercule Poirot me paraît tout autant absurde qu'imaginer John Steed joué par quelqu'un d'autre que Patrick Macnee.
Là encore, plutôt que de composer le personnage au cours des épisodes en transcrivant les dialogues et descriptions de chaque nouvelle ou roman, le héros a été créé en amont à partir de l'œuvre dans son ensemble. Tous les livres où figurait Poirot ont été passés au crible pour prendre des notes sur son apparence, son passé, son caractère, ses maniérismes, ses motivations, afin de construire un personnage solide et cohérent avant même le lancement de la série.


C'est ce personnage, et pas forcément celui présent dans chaque livre pris isolément, qui sera mis en scène dans les épisodes écrits par la suite. Cela permet à l'acteur de le maîtriser tout de suite, et à l'équipe de créer plus facilement de nouvelles scènes pour les besoins de l'adaptation, en corrigeant quelques incohérences introduites par Agatha Christie elle-même (des questions d'âge et de chronologie, notamment), ou en "lissant" l'œuvre en renforçant son harmonie d'ensemble.
Le même procédé d'harmonisation a été utilisé pour les intrigues : "Les Pendules" (1963), par exemple, est à l'écrit une redite de "La Disparition de M. Davenheim" (1923) dans le sens où ces histoires utilisent la même ficelle de Poirot devant résoudre un crime depuis son fauteuil afin de gagner un pari. Dans la série, seule "La Disparition de M. Davenheim" (la plus simple des deux) utilisera ce procédé, afin d'éviter l'artificialité de la redondance, et pour permettre à "Les Pendules" d'être plus clair, plus vivant et plus dynamique, mettant l'emphase sur les personnages et leurs interactions.

Même s'il en a tous les traits principaux, le Poirot de Suchet transcende pareillement l'original au point où, en lisant un roman de Christie lors de mes vacances, je me suis exclamé au détour d'une réplique : "peuh, Hercule Poirot n'aurait jamais dit ça", comme si le roman était une adaptation de la série ! C'est clairement dû au talent de l'acteur, donc, mais aussi aux partis pris de sobriété, de reconstitution et de vue d'ensemble déjà évoqués : Poirot est ici moins abstrait, ses relations avec Arthur Hastings, Miss Lemon et l'inspecteur Japp sont plus développées, ses goûts et ses opinions sont exposés, son statut social mis en avant... il est plus en phase avec la réalité qui l'entoure et plus inséré dans son époque, les récits et son personnage s'assombrissant au fur et à mesure que l'on s'approche de la seconde guerre mondiale.
Ce réalisme ne va pas à l'encontre de l'excentricité du personnage, bien au contraire. Alors que les acteurs jouant Hercule Poirot nous font bien souvent subir une performance surjouée, le cadre moins théâtral de la série donne ici l'impression d'épier un être réel, comme un oncle original que l'on aurait du plaisir à retrouver aux fêtes de famille, qui nous ferait sourire avec affection de ses manies mais que l'on prendrait malgré tout très au sérieux.
Ses motivations et son attitude vis-à-vis des meurtres sont aussi légèrement différentes : il n'est plus ici un observateur détaché prétendant ne voir dans leur résolution qu'un casse-tête plaisant (sans parler des affaires d'ego) : son sens moral, lié à sa bonté et à ses talents de psychologue, est ici nettement accentué ; et son côté tatillon voire obsessionnel est mis en relation avec la rigueur impitoyable avec laquelle il rétablit la vérité quelles qu'en soient les conséquences. On peut par exemple le voir dans "Le Vallon", où l'acharnement de Poirot n'a pas la justification du roman de la menace d'un nouveau meurtre, ledit acharnement menant dans les deux cas à la mort du coupable.


Les autres personnages récurrents bénéficient aussi de cette plausibilité. Arthur Hastings, inutile puisque l'on n'a plus ici besoin d'un narrateur, devient certes un élément comique (sa bêtise était déjà là dans les livres), mais il représente aussi une bourgeoisie superficielle, insouciante et oisive propre à son époque, et à ce titre, n'est pas juste là pour faire rire. Miss Lemon n'est quant à elle plus le cliché de la vieille fille rigide, et l'inspecteur James Japp n'est plus le cliché du détective incompétent ; tous deux deviennent des personnages complexes et nuancés représentant une classe sociale spécifique, avec la mentalité, les aspirations et le mode de vie associés, et un charme individuel apporté par l'écriture des épisodes et le talent des acteurs. Les voir tous trois interagir avec Poirot est un régal, ce plaisir passant au début de la série parfois devant celui des intrigues elles-mêmes.

Les intrigues, parlons-en, et parlons des personnages et acteurs propres à chaque épisode. "Agatha Christie's Poirot" ne tombe heureusement pas dans le travers de certaines séries de Steven Moffat par exemple, comme "Sherlock" ou ce à quoi il a réduit "Doctor Who", qui cannibalisent leurs intrigues et leurs personnages non récurrents pour encore et toujours focaliser sur la même poignée de personnages principaux. Ici, Hercule Poirot et les personnes qui gravitent autour ne sont pas une fin en soi, mais un moyen de s'intéresser à autre chose : des faits, des lieux, des individus, que l'on découvre certes en compagnie des personnages récurrents, mais sans que tout soit construit autour d'eux ni pour eux, et sans que l'on chante constamment les louanges du héros. Loin d'être des faire-valoir, les protagonistes de chaque mystère en sont souvent les vraies stars.

J'ai semblé amoindrir la qualité des livres d'Agatha Christie en introduction de ce billet, mais s'il y a quelque chose qu'elle savait faire, c'est brosser ses personnages. Non pas qu'ils soient terriblement détaillés ou incroyablement profonds, mais elle a le même talent que J.K. Rowling de savoir nous les rendre immédiatement familiers : on les visualise vite, on les distingue en dépit de leur nombre parfois élevé, et ils nous interpellent malgré le décalage d'époque et de contexte. Agatha Christie, femme divorcée puis remariée et ayant beaucoup voyagé, savait cerner et décoder les mentalités de son époque : les contraintes sociales, les relations hommes/femmes, les questions d'argent, le jeu des apparences, les conventions, les préjugés, les hypocrisies, le système de classes, l'amour qui arrive parfois comme un grain de sable dans une mécanique bien réglée...
Elle maîtrisait tout cela formidablement, et ce sont ces diverses relations entre des personnages plausibles qui, au-delà des jeux de dupes narratifs et d'intrigues dans lesquelles il ne se passait au final pas grand-chose, faisaient le sel de ses histoires.


Bien entendu, le génie de savoir ainsi croquer ses contemporains se prête idéalement au choix de reconstitution historique poussé qu'a fait la série, ainsi qu'à celui d'adopter un ton sérieux et de ne pas laisser Poirot étouffer les autres protagonistes. Petit à petit, en accord avec l'évolution des livres (Christie n'appréciait ni ne comprenait véritablement Poirot, elle cherchait à s'en affranchir), le détective joue d'ailleurs davantage un rôle de guide que de héros, sa discrétion relative permettant aux autres acteurs de briller, comme dans "Cinq Petits Cochons", que j'ai trouvé bouleversant malgré un assassin facile à trouver (avoir la fille de Diana Rigg comme héroïne aide beaucoup).

Toute cette formule, cependant, allait se heurter de plein fouet au "Crime de l'Orient-Express".

Un récit archétypique

Comment adapter "Le Crime de l'Orient-Express" dans le cadre de "Agatha Christie's Poirot" ? Pour certains puristes (évidemment mécontents du résultat final) la réponse est simple : en le faisant littéralement, toute déviation étant considérée comme sacrilège. C'est, j'en ai bien peur, n'avoir rien compris à ce que tente de faire la série, et ne pas voir que "Le Crime de l'Orient-Express" est sans doute l'histoire la plus caricaturale d'Agatha Christie, parodiée jusque dans "Muppets Tonight" dans un sketch hilarant avec Jason Alexander.

Dans "Le Crime de l'Orient-Express", le décor est unique, les suspects sont ridiculement nombreux et très typés (la missionnaire suédoise, la grande actrice américaine, la princesse russe), presque tous les indices sont factices, tous les témoignages (et, par extension, ce que l'on apprend sur les personnages) sont concertés et mensongers... après un déluge de diversions et de fausses pistes, à la fin du roman, Poirot devine néanmoins la vérité comme par magie, qu'il narre dans son style flamboyant habituel en se pavanant au milieu du luxe de l'Orient-Express, ravi d'avoir croisé une énigme si originale. Puis après la révélation (ils sont tous coupables) et quelques explications, la question de savoir quoi faire de cette vérité occupe Poirot littéralement une ligne, la dernière du roman, avec en substance le message suivant : "qu'est-ce qu'un meurtre prémédité entre gens de bonne compagnie ayant la morale de leur côté, bien sûr que je vais vous couvrir".

Point final, rideau sur le décor unique, applaudissements nourris face au tour de force.


L'histoire du "Crime de l'Orient-Express" telle que la narre Agatha Christie ne laisse aucune prise aux concepteurs de la série : les possibilités de reconstitution historique se limitent au train lui-même, les personnages jouent tous un rôle de composition lors de l'essentiel du roman et ne peuvent donc être correctement développés, Poirot n'y est guère plus qu'un magicien malicieux impatient de faire son numéro, et tout cela au service d'un coup de théâtre vieux de plus de soixante-quinze ans. Comment en faire autre chose qu'une quasi comédie glamour comme décrit en introduction de cet article, ce que Sidney Lumet a fort bien réussi avec son adaptation de 1974, et qui s'avère être ce que "Agatha Christie's Poirot" a cherché à éviter pendant plus de vingt ans ?

La solution de ce puzzle, telle qu'on peut l'admirer sous la direction de Philip Martin et la plume de Stewart Harcourt, est la même que pour l'ensemble de la série : on repart de zéro, et on traite son sujet avec sérieux...

Trahir en prenant au mot

Mettons un instant au second plan les mécaniques artificielles de supercherie et de surprise : que raconte véritablement, sur le fond, "Le Crime de l'Orient-Express" ? De quoi s'agit-il ?

D'un côté, nous avons douze personnes, d'honnêtes gens qui se considèrent comme tels, qui ont planifié froidement un assassinat au nom d'un idéal de justice (leur future victime, Lanfranco Cassetti, avait kidnappé puis tué une enfant, détruisant plusieurs vies par effet domino, puis avait réussi à se faire acquitter grâce à ses liens avec la Mafia).
Avec autant de personnes dédiées à cette tâche, on pourrait s'attendre à ce que cela se fasse simplement, par poison par exemple, mais au lieu de ça les conjurés mettent au point un rituel macabre : chacun des douze complices va poignarder la victime à tour de rôle, celle-ci étant paralysée par une drogue, pleinement consciente mais ne pouvant ni se défendre, ni appeler à l'aide, mourant à cause de l'hémorragie et de la surabondance de blessures.
Évidemment, on est là bien au-delà de l'exécution d'une sentence qui "aurait dû" être prononcée : on est dans la torture, le symbole et la vengeance ; chacun des douze complices ayant un lien personnel avec les familles brisées par leur victime, on peut se poser la question de leur impartialité.

Et de l'autre côté, nous avons le célèbre Hercule Poirot, qui a résolu toutes les affaires auxquelles il a pu être confronté, et qui se retrouve, complètement par accident, dans un wagon rempli d'assassins.


Que ce soit par ego, par plaisir cérébral ou par sens moral, Hercule Poirot a élucidé énormément de meurtres, et a conduit encore plus d'assassins à la mort - la potence, le suicide, ou l'accident lors de la fuite face à la police suivant généralement les explications théâtrales du petit détective.

Que va-t-il se passer ?

Les conjurés ont beau être résolus et s'être convaincus qu'ils ne font que rendre justice, ce sont des amateurs. Vont-il craquer face à la perspective de la mise en exécution de leur plan ? Comment vont-ils se comporter en croisant leur future victime ? Quelle sera leur réaction quand il découvriront qu'un étranger, qui plus est un fameux détective, est dans le train ? Vont-ils réussir à mentir de façon convaincante alors qu'ils n'y sont pas habitués ? Vont-ils tenir le coup lors de leur passage à l'acte brutal ? Comment vont-il gérer le fait d'avoir tué quelqu'un, le souvenir du corps lacéré, encore chaud, les yeux ouverts impuissants ? Vont-ils craquer alors qu'Hercule Poirot enquêtera et leur posera des questions ? Comment vivre après ce qu'ils ont fait ? Même persuadé d'être dans son bon droit, un innocent ne peut sortir indemne d'un tel acte, ne serait-ce que par besoin de se confier, d'apaiser sa conscience, ou par l'entretien de la haine envers celui que l'on a tué afin de sans cesse justifier son meurtre.
Symétriquement, comment Hercule Poirot va-t-il vivre le fait d'être enfermé avec douze personnes qui se connaissent toutes et planifient un meurtre ? Après l'assassinat, alors qu'il commence à soupçonner la vérité, quelle sera sa réaction ? Peut-il décider de les laisser filer sans jauger les motivations et personnalités de chacun ? Peut-il les livrer à la police yougoslave alors que le pays, qui sort de la dictature, est sous pressions nationalistes et fascistes ? Est-ce son rôle (ou son droit) de trier entre ceux qui doivent faire face à la justice et les autres ? Et n'a-t-il pas peur pour sa propre sécurité ?

Toutes ces questions sont passionnantes, et sont posées directement par la situation du roman. Personne n'est dupe : si ces gens n'assassinent pas leur victime par poison à la terrasse d'un café ou par balle depuis un véhicule dans une rue déserte, et au lieu de ça se compromettent tous dans un lieu clos, c'est juste parce que Agatha Christie veut avant tout servir son pitch comme quoi tout le monde est coupable. Et, de fait, aucune de ces questions n'est traitée dans le roman.
Ce sont elles, pourtant, qui sont au cœur de l'épisode de "Agatha Christie's Poirot", parce qu'elles sont bien plus intéressantes qu'une révélation déjà connue, et parce qu'elles collent parfaitement aux fondamentaux de la série.


Deux scènes ajoutées à l'intrigue du roman explicitent dès le début l'orientation de l'épisode. Très violentes, elles montrent un Poirot endurci par des affaires de plus en plus sinistres, marqué par la solitude alors qu'il vieillit dans un pays qui n'est pas le sien, avec en toile de fond un contexte européen qui s'assombrit et conduira bientôt à une nouvelle invasion de son pays natal. Esseulé, confronté aux conséquences de ses actions, il prend la vérité et la loi comme guides intellectuels rigoureux, appuyés par un sens moral et un catholicisme occupant chez lui toujours plus de place.

Il ne s'agit pas là d'un revirement de la nature du personnage, mais d'une évolution lente et logique que l'on peut apprécier au fil des épisodes précédents, et qui arrive à point pour le confronter au dilemme moral évoqué précédemment. Avant même de monter dans l'Orient-Express, c'est un Hercule Poirot tourmenté que joue David Suchet, et il le fait superbement.

D'autre part, une de ces deux scènes ajoutées illustre la situation des conjurés : à peine arrivé à Istanbul, Poirot surprend la même conversation que dans le roman entre miss Debenham et le colonel Arbuthnot, mais ils sont aussi tous trois témoins de la lapidation populaire d'une femme adultère. Choquée, miss Debenham exprime à Poirot son horreur et ses regrets de n'avoir pu s'interposer (Poirot lui rétorquant que la femme en question avait, après tout, décidé de passer outre les règles de sa culture), sans réaliser qu'elle s'apprête elle-même à commettre un acte analogue. Son indignation d'Anglaise bien élevée face à ce qu'elle voit comme un acte barbare est ironique quand on considère la cause de sa présence dans l'Orient-Express...

Le corps de l'épisode, depuis ces scènes jusqu'à la grande explication de Poirot, suit globalement le roman, mais cette double introduction met en lumière une réalisation et une direction d'acteurs complètement distinctes de la vision de Lumet, avec un sens différent donné à l'intrigue.
Loin d'être un écrin luxueux, l'Orient-Express rend claustrophobe, et Poirot y apparaît très isolé, comme pris au piège : une femme allongée sur une banquette traverse une crise de panique alors que son mari jette à Poirot un regard froid, les passagers semblent tous extrêmement tendus, les cahots du train entrechoquent la vaisselle et font constamment tanguer tout le monde... l'ensemble donne davantage une impression de tumulte annonciateur d'orage que de confort.
Le meurtre découvert, la mise en scène de l'arrêt du train au milieu de nulle part, avec des congères impressionnantes, crée un huis clos sinistre ; d'autant plus que cet arrêt sera logiquement suivi de la coupure de l'électricité puis du chauffage, et enfin de l'eau, qui finit par geler.


Alors qu'on le voit s'agacer des incohérences des blessures de Cassetti (coups forts, coups faibles, avant la mort, après la mort, de la main droite, de la main gauche), le doute n'est pas permis : Poirot a tout de suite compris le fond de l'histoire. Il n'y a, en réalité, pas d'enquête, pas de cas à résoudre, mais un cas de conscience : que faire ?
Tout est très subtil, passant par le jeu extrêmement fin des acteurs lors de dialogues tout juste remaniés, ainsi que par la direction, magnifique : les interrogatoires sont bien moins une façon de faire avancer la recherche d'une vérité déjà connue du héros et des spectateurs qu'un moyen pour Poirot d'essayer de comprendre, de jauger, voire de juger. On est dans le non-dit, mais beaucoup de choses passent sur le parcours, les motivations, les réflexions et le vécu de chacun.
Les péripéties, les révélations et les multiples "indices" sont gérés comme étant de peu d'importance, simples signes d'affolement et d'improvisation désespérée qui exaspèrent manifestement Poirot par leur caractère grossier et dérisoire. Comme dans le reste de la série, tout est dans la plausibilité de ce qui se passe à l'écran, dans le caractère crédible et complexe des protagonistes.

La grande scène de révélation, tarte à la crème des adaptations d'Agatha Christie, en retourne ici tous les clichés comme un gant. Au lieu d'avoir un Poirot jovial et théâtral naviguant dans un décor luxueux au milieu de convives mis en cause l'un après l'autre, on a un groupe de gens blottis dans des manteaux, épuisés, mal lavés, à bout de nerfs, cherchant à résister tant bien que mal au froid qui envahit un train éclairé à la bougie et transformé en camp de fortune. Poirot ne bouge pas, il ne déclame pas, il murmure sur un ton amer, narrant une histoire qui le dégoûte profondément. Il hait cette situation, il déteste de ne pouvoir choisir qu'entre deux mauvaises options, il en veut aux passagers de l'y contraindre, et il le fait savoir.

Les échanges qui suivent sont hypnotiques, on ne peut qu'être admiratif de la richesse et de la profondeur des thèmes abordés, et de l'intelligence avec laquelle ils se connectent à chaque personnage. J'ai trouvé particulièrement courageux de voir la religion évoquée pour autre chose que la sempiternelle condamnation de l'intégrisme, de l'hypocrisie et de la manipulation des masses. Ici, Cassetti, tout en restant un personnage profondément antipathique, a manifesté des remords, et les échanges entre Poirot et la missionnaire protestante dénonçant le pardon des catholiques sont passionnants. La situation est tout sauf manichéenne : la volonté de Poirot de suivre strictement les règles de la société est entachée par les conséquences tragiques de son attitude lors d'une des scènes d'introduction, et l'intrigue se passant en 1938, il est difficile de voir l'obéissance à la loi et sa prévalence sur la morale individuelle comme étant une boussole parfaitement fiable qui protégerait à coup sûr de la barbarie.


Les choses manquent de mal tourner, et la fin est particulièrement sombre. Tout le monde s'en sort, mais tout le monde est brisé : les conjurés d'abord, d'une façon rappelant "La Dernière Marche" de Tim Robbins (plaidoyer complexe contre la peine de mort), et Poirot ensuite, qui voit les derniers repères auxquels il se cramponnait lui glisser entre les doigts.

Le regard final de David Suchet est bouleversant, et me restera longtemps gravé en mémoire.

"Adapter, c'est trahir", dit-on, mais certaines trahisons valent tellement mieux que la fidélité...

3 commentaires

Anonyme a dit…

J'aime beaucoup cette analyse très bien menée, très juste.

Bravo ! J'ai toujours pensé que tu aurais pu postuler pour être critique. C'est très bien pensé et très bien écrit.

Bises
Morwyn

Anonyme a dit…

Magistrale analyse, démonstration implacable. Damned, je suis découvert! Hercule Poirot (alias Papounet).

HP a dit…

L'épisode 4 de la saison 12 est le point d'orgue de la série. La solitude de destin du fameux limier n'a jamais été autant aux affres. L'adaptation trahit moins le roman qu'elle ne le transcende, elle en respecte l'intention première qui reprenait l'émotion suscitée par l'enlèvement et la mort du jeune enfant de Lindbergh, un héros américain de l'aviation. Le fond du débat est connu, et ce depuis Antigone : l'écart tragique entre la justice comme système mettant fin au recours à la vengeance et la justice comme sentiment. Il sert ici à montrer un Poirot écartelé, comme si son choix de vie n'avait été qu'un vain combat face à la violence accompagnant comme une ombre le genre humain. Une treizième saison a pourtant commencé, et David Suchet a insisté pour que le dernier épisode soit celui du poignant "Hercule Poirot quitte la scène" (et tire sa révérence). Poirot, plus qu'un détective, un éternel exilé se dépouillant peu à peu, lui qui aimait tant tenir dans l'ombre son être profond grâce au masque de sa fonction, comme s'il attendait la toute fin pour savoir s'il a la vertu sur les lèvres ou dans son cœur. Poirot qui échappe enfin à Christie.